F.B Encre et Sèche
Lettre 4 - Nuits de labeur, mots-leurre

 

Paris,

Nuits de labeur et mots-leurre

Il me semble, il me frappe… qu’il y a certaines images qui me reviennent, éparses. Tels des oursins rejetés par la mer basse, elles piquent du fond de ma mémoire lasse, ou bien trop surchargée. Ma mémoire parfois recrache, et me force à me rappeler.

3 heures du matin sur mon âme. Le temps grisaille avait chatouillé mon humeur maussade, l’incitant de nouveau au dérapage, me poussant hors de ma chambre deux étoiles. Au rythme des courants de l’air frisquet de ce mois de novembre italien, me voilà porté à la quête de cette table de terrasse, à feindre, ou peut-être tacitement craindre l’intérêt, à l’affût des âmes d’un soir. A s’y méprendre, j’ai un air de lascar, de dragueur un rien routinier, habitué, armé de ses sourires toujours parfaitement étirés, et de sa golden card bien approvisionnée. Mais on ignore que je ne fais que répondre à cet étrange besoin d’aller voir, de parler plus qu’à outrance, de me vautrer sur une âme prête à gober le personnage que je me serais inventé.

Gabrielle est ma proie de la soirée. Dans une tenue poliment échancrée, c’était pourtant elle qui m’avait abordé, sa chope de bière semblant peser si lourd dans sa main si pâle et si frêle qu’on se demandait si le geste convenait parfaitement à l’allure, si l’allure n’était pas en train de se forcer. Une tournure de phrase bien habile, et la voilà assise, face à moi, la main sous le menton, prête à m’écouter, moi, intrigué par son comportement exagéré, comme une actrice de la réalité, presque convaincante si ce n’était moi, en face, à parfaitement reconnaître en elle une camarade de jeu.

Il ne me fallut que peu de temps pour m’inventer. F.B était devenu Quentin Graviers (ou Q.G – j’avoue avoir mentalement pris mon pied), consultant financier – un grand maître des chiffres dont le principal client était une compagnie audiovisuelle que je ne pouvais révéler puisqu’elle avait fait polémique peu de temps avant l’été. Gabrielle, anglaise, travaillait dans l’édition, italienne. Une trentaine d’années, un nez aquilin étrangement charmant semblant pointer tout droit vers un sourire éclatant. J’aurais pu m’attarder un peu plus sur ses traits, mais ce n’est pas ce que j’ai fait. La forme ne m’importait que peu, c’était le fond, la moelle fausse et faussement imitée qui me plaisait.

Tu me sembles jeune pour conseiller des gens si importants, me dit Gabrielle après deux cigarettes, un tour de petite aiguille, et un froncement de sourcils.

C’est parce que j’ai été pistonné, je réponds d’un air débonnaire, sourcil en l’air, la lèvre fébrile. Le patron, c’est mon père.

Tu sais calculer, quand même.

J’ai mon diplôme. Et je mène bien mes affaires.

Toi les chiffres…

Toi les lettres.

Tu es venu à Rome pour faire des équations?

Tu es venue à Rome pour aller voir les maisons d’éditions?

Tu poses beaucoup de questions.

Et t’en poses pas mal aussi.

C’est quoi ton vrai nom?

C’est quoi ton vrai nom?

Gabrielle.

Quentin.

Menteur.

Menteuse.

Tu fais ça depuis longtemps?

… Là, j’avais quitté. La soirée avait pourtant filé d’un trait, au rythme de bières, de cigarettes et de lemoncello sucrés. Que m’avait appris Gabrielle de cette nuitée? Je n’ai retenu d’elle-même que les rebonds de mes fabulations tarabiscotées. Et pourtant, elle avait été la seule à avoir vu clair dans mon jeu -elle était elle aussi amoureuse des faux discours. Gabrielle ne m’intrigue à présent que parce qu’elle m’est similaire. Je suis fou. Fou? Et Gabrielle, l’était-elle? Une soirée à parler, fabuler, crapoter.

Qu’en penses-tu amour? Me croirais-tu si tu me voyais? Ne me trouverais-tu pas pathétique?

T’avais envie de la baiser? me dirais-tu dans ta version Despentes des jours fériés. Non, répondrais-je avec la plus simple honnêteté. Je voulais être quelqu’un d’autre, juste un instant, pour voir. On n’a fait que parler. Alors, certainement, tu rirais.

Et, indubitablement, ce serait la fin. Elle croirait le pire, je ré-exprimerais mes dires, et on en finirait au poing. Au mot acéré, à la langue-fourche, aux larmes dagues-d’acier. Je ne pourrai jamais expliquer, lui faire ingérer, comprendre, cette naïveté. Ce besoin de mots, qui n’engage pas l’interlocuteur, qui n’implique pas la situation d’énonciation, qui se suffit à lui-même. Amour, il te faudrait comprendre que seuls les mots me rassurent, qu’ils savent m’emmener ailleurs, loin, que je peux les dompter, les contrôler, eux…

22H dans un bar parisien. Musique, rires, regards exorbités de l’après travail libéré, ou coups d’œil mutins. Quelques centaines de nuits après Gabrielle, et des milliers de kilomètres, je suis sans Elle, avec la seule chaleur des collègues. A 6H tapantes, les bières avaient commencé à défiler sous mon nez, et 4H plus tard, je n’avais plus qu’à tendre le bras pour les attraper, elles qui ne cessaient d’apparaître, comme totems fétiches et étrangement magiques sur un comptoir tapis-déroulant à la coque sonnante et dégoûlinante. Je ne pourrais dire combien j’en ai payé, combien j’en devais à Pierre ou à Paul et si j’avais à vrai dire le droit de les consommer. Automate à la recherche de la plannante ébriété, je ris, je blague, j’oublie tout, j’oublie pour oublier.

Une tape dans le dos me fait recracher une gorgée de bière que je m’amusais à filtrer entre mes incisives, comme à mon habitude, fidèle à la définition du verbe siroter. C’est Nicolas qui me bouscule, je me retourne, lui donne une tape sur l’épaule, l’appelle con pour rigoler ; il rit sans savoir le véritable fond de ma pensée. Je suis encore étrangement sobre pour un type à la vision floutée et j’apprécie de déambuler entre les gens, me frayant un chemin à intervalles réguliers pour calmer ma vessie douloureuse de plus en plus exaspérée. A la pissotière, je regarde en l’air, croise des regards saoulés et étrangers, souris, rigole, à en verser de l’urine sur mes souliers.

La musique semble taper les murs et l’eau qui glace mes doigts alors que je me rince les mains semble irréelle – je la sens à peine. De retour dans la salle, je suis accueilli par les collègues et des verres de champagne qui tournent et semblent même voler jusqu’à me tomber entre les doigts. Je n’ai pas soif, pas plus que tu, il, nous, vous, elles, mais tous soudain frères-esclaves de l’échappatoire du soir, je reconnais à quel point nous participons tous à l’expérience la plus vieille qui soit, voir où l’autre-nous commence et jusqu’où il ira.

Je réalise en fin de soirée que mes mots ne valent plus rien. Je peux à peine murmurer. Ma voix se barre, déraille, déroute, se trompe, s’estompe, s’oublie, s’envole, me laisse. Parler anglais à ma collègue canadienne semble encore plus hors de question, je me contente de grogner, et de me ridiculiser en gestes amples et exagérés… Je regarde ma montre et le temps qui défile. Oublie quel jour on est, à quelle heure je suis arrivé ici, ou même qui je suis, ou encore où je devrais normalement être à cette heure-ci. Son visage me parvient en vagues clignotantes, me réchauffe autant qu’il me fait peur. Je n’arrive pas, plus, à savoir auquel F.B je veux appartenir.

Laeticia m’embrasse et pouffe de rire, toute salive dehors, le corps cambré, les fesses en arrière, en tapant dans la paume de sa copine Noémie. Ou serait-ce plutôt Natasha? Laura et Christine? Deux minutes plus tard, je la pelote, mais la repousse quand je sens sa langue entrer dans ma bouche. Je l’imagine déjà dans son tailleur le lendemain matin, à taper sur son clavier d’ordinateur, en maudissant les contrats non signés, puis à me gâter d’un si banal « Bonjour F.B » quand on se croise à la machine à café. Je vois sa langue d’ici, alors qu’elle me parle, qui s’échappe à intermittence de ses lèvres, bien sienne et bien réelle, tâchée d’avoir touché la mienne.

Que m’arrive-t-il? Moi qui croyais le mot seul libérateur, je réalise que la pisse jaune dans mon verre me fait redevenir Q.G. ou bien encore un autre alias nocturne à qui l’on permettra et pardonnera la bêtise du soir, le coup de gueule un peu trop poussé, le geste légèrement déplacé… Q.G qui n’est plus tout à fois moi, Q.G qui peut-être, est aujourd’hui F.B sur le papier?

Et j’essaie de te faire croire que je suis le Seul, l’Unique, qui ne s’altère pas, ne bouge pas, constant, confiant à tes côtés. J’essaie de répondre à ton besoin de sécurité, me donne des visages stables et faux d’authenticité. Je ne te mens pas amour, je comprends, juste, et m’adapte, par amour. Tu ne sais pas l’être qui rôde en moi, inquiet, seul et frustré, ignare autant qu’ignoré, qui ne sait à qui répondre, à quoi répondre, s’il faut répondre.

Je t’ai parlé de mon côté sauvage, je crois ?

F.B

  1. fbencre a publié ce billet