De l’eau! Son café…
17h00. L’attaché-case à la main, et une pomme à moitié croquée dans l’autre. Je laisse le nuage noir des ennuis professionnels lentement me quitter. Je l’imagine doucement s’envoler derrière moi telle une petite boule de stress sombre et bien compacte aux ailes efficaces. Je sais qu’il saura revenir se pencher sur moi à l’arrivée prochaine de mes pas.
17H02: ma vie prévisible et minutée m’ennuie.
A 17h04 précises, je décide de lui donner un coup de fouet : je change de ligne. Me voilà alors, revêtu de mon costume d’astronaute invisible, à marcher jusqu’à la station encore inconnue par laquelle je pourrai rattraper ma fusée au vol (le changement de fusées tant imaginé!) et effectuer la bonne translation qui me ramènera, le long des entrailles de la ville, à mon autre moi. Pour passer le temps, j’imagine que mon attaché-case contient de l’argent – que je suis un astronaute-arsène-lupin qui s’en va apporter son fier gain aux siens.
A 17H40 et un soupir, je suis là, fixe, de nouveau devant notre porte rouge – et ne retiens pas un sourire à la vue de la trace de pas qu’a laissé un pied dans la « molle contrariété matinale » à présent séchée. Ma deuxième vie reprend alors que j’ouvre doucement la porte, qui grince, comme à son habitude, comme un petit chat enroué. Elle est évidemment déjà arrivée mais me surprend par l’étrange acte qu’elle est en train d’effectuer.
Allongée seule sur le canapé, elle a son t-shirt relevé et son ventre d’un blanc parfait semble appeler mes caresses, mes baisers, comme à chaque fois qu’il apparaît sous mon nez. Je ne peux m’empêcher de le trouver beau, et de sourire à la vue de son nombril-cratère de lune dans lequel j’imagine toujours un peu plus le type de choses que je pourrais y enfiler. Son visage caché derrière un livre d’enfant à la couverture et aux illustrations colorées, j’entends une voix timide s’élever : elle lit une histoire au bébé.
Je claque la porte violemment pour lui faire sentir que je suis là. Mes mains tremblent, mes narines frémissent, d’un coup, je me sens hors de moi. J’avance à pas rapides, alors que son visage émerge timidement de derrière le livre et que j’aboie : « Tu vas attraper froid. ». Je traverse le salon et ne lui accorde qu’un regard froid - celui tant appris de papa - par-dessus mon échine, et je lis dans son visage une confusion totale et je savoure, je profite, comme je hais, je me débecte, de la moindre seconde de cette violence implicite, préméditée et gratuite. Je lui en veux. Je t’en veux amour, en cet instant, je t’en veux à en crier, je t’en veux à m’arracher la peau de mes joues et à la déchirer comme du papier; je t’en veux à te foutre des claques et à jeter ce ridicule livre sur notre plancher ; je t’en veux à t’aimer là tout de suite, sur le sol, de la manière la plus mécanique qui soit ; je t’en veux à en vomir notre bébé ; je t’en veux et j’ignore pourquoi. Je sens la chaleur monter en moi, en sens les bulles, aigres, festoyer, puis remonter à l’étage de mes apartés les plus acides. Tel un assoiffé, je tends un bras à l’intérieur du réfrigérateur – j’ai besoin d’eau, de vie, là, maintenant.
Elle se lève, vexée, et me demande si j’ai passé une bonne journée. J’ai presque envie de lui recracher au visage la gorgée d’eau pétillante que je viens d’avaler. Je me retourne vers elle, les yeux barres de fer. Je-ne-peux-pas-être-père. L’énoncé me paraît pourtant si simple, si clair. A regarder ses yeux, à bien les regarder, j’ai finalement senti toute ma colère peu à peu retomber. Je me suis vu dans ses pupilles délicates et inquiétées ; je me suis vu, beau, fier, et couronné. J’ai plongé dans les minuscules rivières brunes qui quadrillent ses yeux noisette, et je nous ai vus beaux, vierges, confiants, presque immaculés. A regarder ses sourcils froncés, j’ai paniqué; et oui, merde, j’ai paniqué. Ce n’était pas moi, semblaient-ils indiquer. Mais si jamais ils se trompaient? Qu’en savaient-ils après tout? Je cherche attentivement ses oeillères et fais descendre ma colère. D’un geste lent et inné, sans un mot, elle attrape soudain ma main et la ramène sur ventre-bébé. Ses yeux à présent ronds ne font pas un bond; ils ne tressautent, ni ne vacillent, n’examinent surtout pas. Sa rigidité, sa force de conviction m’effraie, et son geste naturel et silencieux me donne à nouveau cette étrange nausée. La chair de poule parcoure l’étendue de mon dos, puis l’étendue de mon tronc pour redescendre jusqu’à mes mollets : le geste est déplacé. Je reprends ma main après une demi-seconde de débat avec la sienne, une hésitation gestuelle gênée, et alors que je relève mes yeux sur les siens, je comprends que mes traits m’ont trahi.
Une seconde a suffi : elle a saisi, elle a compris.
Elle a crié, elle a pleuré, argumenté, puis à la fin elle était fatiguée. Elle a commencé par me dire qu’elle se sentait coupable de ce bébé, ne pas comprendre pourquoi j’avais menti, pourquoi ça à présent, pourquoi n’en parler que maintenant? Elle a ensuite beaucoup monologué – et là, j’ai la tête en chien de chasse éhonté. Elle avait tellement raison, cependant, et sa voix s’élevant, j’ai réalisé petit à petit à quel point je l’idolâtrais. Peut-être avais-je besoin de l’entendre crier? Alors que sa voix éclatait de partout et s’échouait contre les murs de notre quatre-coins privé, je me suis senti faible et si coupable que j’aurais presque eu envie d’être flagellé. J’ai peu donné la réplique, me suis contenté de m’excuser, d’assurer que je voulais, que je n’étais pas sûr de moi, que j’avais peur, en soi. A cette phrase elle s’est adouci.
Elle se laisse tomber à mes flancs et pose sur moi la confiance et le calme silencieux de sa paume dont j’aimerais connaître par coeur les traits. Il n’y a rien besoin de dire – elle se contente de soupirer. De mes sourcils joueurs, je la fais rire, je me crois charmeur convaincant quand je ne suis toujours qu’apprenti maladroit. Elle se demande pourquoi nous avons cette conversation – se demande où en est le fond. D’un soupir las, j’implique que je ne sais pas. Je souris, elle sourit, et elle pose sur mes lèvres un goût d’éternité. Il est alors une seconde que je chéris. Une irradiation chaude et sucrée, qui m’enivre et me donne une sensation de paix. Plus de doute, plus de peur, plus de nausée. Un goût appréciable de café…
A 23h06 nous nous sommes couchés. J’ai repris la minuterie de mon coeur en une étreinte calculée qui me donne comme toujours l’envie de nous tuer et me laisse avec le remords et la tristesse de la réalité de ma propre entité.
A 23h40, j’enfile mon costume nocturne de veilleur des songes, et la regarde respirer. La regarder vivre m’apaise et je peux tranquillement me laisser charmer par Morphée…