Paris, à toi.
Aujourd’hui, j’ai longuement réfléchi avant de te dire « je t’aime ». Et tu remarqueras, sans l’avoir pourtant alors remarqué, que je l’ai finalement dit. Je l’ai dit, savouré, apprécié, digéré, puis j’ai fermé mon clapet; j’ai souri et j’ai déposé sur ta joue un gros et sonore « j’ai envie ». Tu m’as regardé, l’air un peu excitée, puis tu as placé tes mains autour de mon crâne, sans te douter de rien, et tu m’as fait tien, une drôle de fois, d’un bon quart d’heure, je crois. Puis, dans un silence religieux, je t’ai tenu dans l’espace incertain de mes bras. Je t’ai longuement regardé, j’ai longuement savouré, apprécié, et digéré, et plus que jamais, je fermais mon clapet.
Nous avons fait l’amour comme toujours, nous avons fait l’amour comme jamais. Je me suis accroché à toi comme à personne auparavant, comme si je pouvais me fondre en toi, ne faire plus qu’un de nos deux corps, faire de toi ma tombe, mon intérieur, mon château-fort. Le désir qui m’a possédé était violent. Je n’ai pu me retenir de serrer fort tes poignets et j’ai enfoncé la peau blanche de ton bras dans la dureté froide du sommier. J’ai encavé ton corps jusqu’à sentir la rigidité des lattes, j’ai frotté mon buste si fort qu’il aurait presque pu écraser ton thorax, et, muette d’extase, tremblante de plaisir et humide de ce désir que je ne maîtrise toujours pas complètement, tu as même dû pardonner le mal déchirant que j’ai fait aux muscles de tes hanches lorsque j’ai forcé un parallélisme impossible à réaliser. J’ai presque suffoqué dans la peau douce au creux de tes seins, suffoqué d’un mélange de peur et de tristesse enragée que je savais ne pas pouvoir contrôler. Je voulais disparaître en toi. Je t’ai alors mordu les doigts, ai placé les miens contre toi, avant de pleurer dans ton cou, les coudes enfoncés dans notre lit mou.
Et alors que je pleurais silencieusement, que tes cheveux m’essuyaient les yeux, tu as hurlé comme jamais. J’ai cru que je t’avais cassé, et je me suis redressé, paniqué, pour considérer ma poupée de porcelaine que je pensais brisée. La lumière de la lune qui filtrait au travers des volets et des rideaux mal placés donnaient à ta peau pâle le teint blafard du mort du soir ; elle drapait l’ensemble de ta chair de ce triste voile de perfection ; je ne voyais plus tes grains de beauté, pas un comédon, plus une rugosité ; tes poils pubiens semblaient presque avoir été peints pour te décorer. Je ne reconnaissais plus ta couleur ; j’ai presque cru t’avoir tué. Puis j’ai vu ton visage, à la fois sauvage et sage ; j’ai vu ta main qui s’agitait sur ton sein, l’émail de tes dents qui brillait alors que tu mordillais ta lèvre inférieure ; j’ai vu les larmes au coin de tes yeux, et le petit mouvement de balancier à la partie inférieure. Tu n’as presque rien dit, tu ne pouvais pas - tu ne voulais pas - et j’ai compris à tes yeux. Tu avais eu ce plaisir que je ne pourrai saisir jamais. Tu as connu l’orgasme alors que je t’étouffais, alors que je t’assaillais, alors que je te sabordais ; tu as eu la petite mort que mon presque-homicide avait déclenché. J’avais presque honte de t’enlacer. Tu m’as couvert de baisers en me ramenant à toi en silence, de toi je me suis retiré, les yeux vides, un peu choqués ; tu m’as alors donné tes baisers : d’abord les lèvres, puis le torse, une fois allongé près de toi, la joue, et puis ensuite chacun de mes doigts.
Il a fallu s’habiller, se hâter, avaler son café, prendre les clés, vérifier d’avoir tout fermé. Je t’ai laissé partir avant moi. Ma journée débutait plus tard dans le mensonge que je venais de concocter. J’ai contemplé notre lit, ai changé les draps, et puis je suis tombé sur moi. Dans l’ouverture de la porte de la salle de bains se tenait dans le psyché noir l’homme qui avait voulu entrer en toi de force, se perdre en toi peut-être, te faire lui, ou faire de toi son lui en passant par le lui de ton être (?). Pas une seule trace sur le visage, pas un cheveu sur le col, pas une rougeur dans le cou. Frénétiquement je me suis déshabillé, au fur et à mesure, je me suis inspecté. Il devait y avoir une trace, il devait y en avoir une, une petite, une ridicule, je ne demandais même pas qu’elle fût tenace, elle pouvait être minime, elle m’aurait tout de même contenté, soulagé. Un rouge à lèvres un peu effacé, un trait de mascara sur le point d’être gommé par le coton de ma chemise, ou bien juste un coup de griffe, une empreinte de mâchoire, une goutte de liquide séminal, un peu de salive dans ma trace de rasage grise. Une fois nu et ridiculisé par mon propre reflet, je me suis mis à pleurer.
J’avais l’air petit dans ce psyché, trop pâle, et triste à pleurer.
Il ne m’a pas donné le choix : j’ai dû le briser.
J’ai ensuite donné des coups de téléphone, j’ai souri poliment en prenant mon café, j’ai serré des pinces, donné des ronds-de-jambes et j’ai même parfois ricané. J’ai beaucoup tapé sur l’ordinateur, et ai fait ce qu’on me demandait, mais j’ai quitté le bureau plus tôt pour rejoindre la chaise de mon café. Alors que je voyais l’ombre de mon bar se dessiner sur le pavé, j’ai compris en un pincement de cœur ralentissant ; celui qui vous tire vers le vomissement, l’utilité de cet endroit, et la tâche quotidienne, sale mais naturelle vers laquelle j’allais, je courais, à laquelle je m’abandonnais.
D’un air entendu, Patronne m’a regardé entrer en secouant la tête de haut en bas. J’ai alors envie de sourire mais je ne le fais pas. Voici Mam’ Patronne, Reine du vulgaire un peu daté, Reine de l’arche perdue d’une troupe d’emmerdeurs et de son fidèle gratte papier. Elle a tenté une coiffure différente, a posé une sorte de ruban pour tenir ses cheveux à l’arrière. Gominés mais un peu moins bouclés, ils ne font guère plus qu’effleurer d’une autre façon son royal derrière. Il y a une musique plutôt étrange qui embrasse le lieu et accueille mon arrivée. Elle m’inquiète autant qu’elle me rassure. Je pose mes fesses sur le bois froid, commande le premier café, sort la plume et le papier.
Aujourd’hui, Martin pleure. Ce n’est pas la première fois, mais il y va de gros sanglots cette fois. Une femme que je ne connais pas lui serre le bras, et, de ses lèvres à la chair rose et lardée, lui murmure des mots à l’oreille. Elle extirpe son autre main et ses ongles bientôt luisent sur son dos tandis qu’elle débute un massage de compassion. Martin n’en est jamais à sa première bière quand je le vois, je crois en fait qu’il pleure parce qu’il boit. Patronne ne peut pas lui dire de s’arrêter, puisque c’est avec ses billets qu’elle peut s’acheter de quoi manger. Elle fait la blague deux ou trois fois pour lui redonner le sourire, mais ça ne fonctionne pas. Pourtant, son humour a l’air de la conforter, et elle s’éloigne, plus joyeuse que jamais. Martin pleure et c’est comme si j’écrivais. Alors qu’il se retourne vers moi pour suivre la prostituée-masseuse improvisée, je croise son regard triste et hébété, son allure saoule et blasée. Il s’y reprend à deux fois pour descendre du siège de comptoir, refuse l’aide de sa future bouteille à la forme efféminée, manque de tomber sur le sol mais pose ses mains sur le parquet pour se rattraper. Alors qu’il se relève difficilement, et que mon regard tombe sur les bouteilles et sur la prostituée, je pense à ton corps près du mien, à la chaleur de ton sein, à la proximité de ta peau, à mes dents s’enfonçant dans la chair tendre de tes flancs, je pense à toi et moi, je pense au chiffre un.
F.B