F.B Encre et Sèche
Lettre 1 - L’arche-papier

Face à moi, le papier ne ment pas et demeure, là, noirci et encré. Sans aucune retenue, j’y ai vu mes mots saouls s’y jeter, s’y imprimer, mes boucles rondes le remplir, le salir, le souiller, jusqu’à ce qu’elles le tâchent, indélébiles.

Un, deux, trois.

Trois feuilles de papier et trois cent fois plus de mots qui ne me plaisent pas. Je vois mes mains soudain pudiques s’atteler à chiffonner, tordre, et déchirer, pour tout jeter finalement.

De nouveau, je tremble. Ici, ma plume ne semble pas vouloir que je l’organise, que je la dompte. 

« Une bière, merci. Maes. 50 cl. »

Qu’elle est laide. Je retiens à peine ma grimace. Une femme dans toute la splendeur du laisser-aller. Une soixantaine d’années tassée, elle fume comme un pompier. Elle est grasse. Elle se déplace avec la douceur et la délicatesse d’un hippopotame. Les volutes de fumée se pressent autour d’elle, et elle est sans cesse en train de cligner des yeux.

Pitié.

Des Marlboro, je crois.

Je n’arrive pas à détacher mes yeux d’elle : ses habits négligés, ses manières brutes et sans gène, sa voix qui porte, trop forte, ce maudit accent du quartier.

Le décor est plutôt triste, on dirait que le peintre n’a pas pointé son nez ici depuis des lustres. La peinture jaune sur les murs est devenue aussi brune que le comptoir usé et le sol presque aussi noir que les traces de fumée autour d’une cheminée qui a depuis longtemps cessé toute activité.

C’est presque vide ici, à l’exception de quelques habitués. Je laisse mon regard vagabonder, du papier à la vie, de ma vie au papier. Il y a cet homme seul à un bout du comptoir, isolé des autres, presque prostré dans sa position d’habitué. Il a la mine écarlate, un apéritif devant lui. Ni premier ni dernier, c’est certainement l’apéritif du milieu.

Il me regarde, je l’esquive. 

Seul face au blanc, à la vierge feuille, je me demande si ma présence en ces lieux que le hasard a choisi pour moi relève d’une condamnation ou d’une ironique délivrance. Je me sens étonnement libre de cracher mon encre et d’ici la faire sécher.  

Je m’échappe, il paraît, oui, il paraîtrait que je m’échappe….

Ma main au stylo de nouveau hoquète. 

Mi-bière. Cette chope est comme un vase à ma main et j’en ressens déjà les effets. J’ai envie de m’y noyer. Je bois à pleine gorgée.

« Je suis enceinte » m’a-t-elle annoncé. Sans plus de préambule ni aucun chemin de traverse. Je crois qu’une minute auparavant, j’aurais craché sur la table le morceau de pizza que j’étais en train de mastiquer. Mais il est avalé. Et elle… Elle, elle est là et elle est si belle. Un sourire aux lèvres, elle a comme le teint frais. Ses cheveux bruns effilés tombent sur son nez, et je me saisis de l’instant et je l’enfouis, à jamais, au creux de mon âme : elle déplace cette mèche rebelle qui lui barre le visage, la cale derrière son oreille. De son minois dont elle seule détient le secret des mécanismes compliqués, elle exprime une impatience sage, contenue, face à la réponse que je lui ferai. Comme dans ses films que l’on voit tant à la télé, je la vois attendre, des étincelles dans les yeux, je peux presque sentir son coeur battre et l’instant se suspend alors que j’avale difficilement une nouvelle bouchée. Et moi qui joue cet acteur des plus heureux et qui lui répond un simple et souriant « C’est merveilleux. ». Je la vois encore se pencher sur la table, après une grimace de bonheur et un petit rire nerveux étouffé, comme une enfant qui viendrait de faire une bêtise vraiment amusante, comme une petite fille à qui l’on viendrait d’offrir une poupée… et qui ne peut plus attendre pour aller l’habiller. De la bile remonte le long de ma gorge de poupée alors qu’elle couvre mon visage de baisers : les joues, les lèvres, les oreilles, je crois même qu’elle m’embrasse le nez. Machinalement, je lui rends ses baisers, le sourire figé. Je m’excuse et pars aux toilettes. Je saisis un instantané de sa beauté : elle est sur sa table, la main sous le menton, à me regarder la laisser, ses joues roses brillent comme jamais. Elle n’a plus froid, elle n’a plus chaud. C’est comme le printemps en plein Automne.

Mais je souffre en fait encore l’hiver. Ne le sait-elle pas encore?

Poubelle. Où diable puis je donc me trouver en cet instant ? Dans quel bout de monde ai-je donc atterri ? Dans sa poubelle, j’imagine, avec ses déchets de gens, son amoncellent de meubles, ces lieux d’aisance usés par le temps et le passage, ses murs vieillis aux oreilles devenues depuis longtemps sourdes, saoules de temps de malheur et de petits bonheurs. Son écriteau dirait: ‘Ici, des âmes viennent échouer, y laissent des écailles, repartent, vivent puis meurent.’

Et la voilà qui sourit. Ses dents sont en piteux état, comme on pouvait s’y attendre, et derrière ses lèvres maquillées de rouge écarlate, on peut voir les effets de plusieurs années de tabac quotidien. Elle toussote, porte la main à sa poitrine. Ses poumons sont pleins, et je suis sûr que tout le bar frissonne de concert en entendant le tonnerre qui éclate sous son imposante cage thoracique. De râles rauques en rires caverneux, elle se reprend, elle a des larmes plein les yeux. Elle tombe sur moi. Un pic me traverse, nos regards se croisent. Elle arque un sourcil d’un air de dire je ne sais quoi, et ne se doute sûrement pas que je peux gratter sans regarder ma feuille. Un client la pelote, elle rit, il se prend une baffe et elle m’oublie.

Il est sûrement temps que je foute le camp d’ici.

© F.B, Fabrice Blanchefort„ 2010.