F.B Encre et Sèche

mai 05

Lettre 11 - A l’ongle, j’ai souligné le temps.

Les mois – ils défilent sous le doigt tremblant.

Je souligne,

à l’ongle,

le temps.

Certitude m’assaille.

La douleur du corps,

là,

réveille.

La salive, compacte, étrangle.

Les yeux sont des pointes qui punissent les paupières balbutiantes.

L’injustice de ces minutes qui n’auront pas fait ta rencontre,

de ces heures,

nues de toi,

que ta présence n’aura pas drapées.

De ces nuits et de ces jours,

orphelins de tes couleurs,

et de ces moments,

vides de ton poids,

que tes souvenirs,

du bout de ta mémoire,

n’embrasseront pas.


- F.B

Avr 10

Lettre 10 - Échec.

J’ai perdu contre téléphone, amour.

Son plastique glissant, coque-anguille vernie entre mes doigts,

m’échoue, m’échappe.

Il y a la complication des touches - une combinaison précise.

A plusieurs reprises, j’ai tenté le 8,

et joué avec le ciment de crasse qui le coince à mi-chemin.

Pour quoi?

La tonalité

mécanique,

de l’appareil?

Sa froideur.

Plate,

définissable,

immuable,

sans bémol ni double croche.

Pour son ‘la’?

Son ‘la’ pour t’entendre - ici,

Te cogner à nouveau contre mon épiderme.

Pour que tu m’attrapes, que tu me saisisses.

Pour que tu respires, là, contre ma peau.

Du contact plat, je préfère l’échec.

A la déception, je préfère l’abstinence.

F.B

Fév 14

Lettre 9 - Cimetière

La tâche rouge, et l’empreinte, près de la poignée de la porte.

J’y ai laissé un doigt et ses sillons gravés, délicatement capturés par le velouté de cette surbrillance écarlate de laquelle ils émergent.

Mon œuvre imparfaite – la voilà, et je la contemple, comme l’étrangeté qu’elle représente dans cette pièce.

Il y a les coulures, tout d’abord, en amont des charnières.

La texture, incohérente, aux allures tantôt fines et fluides, et à d’autres endroits, grossières et pressées.

Il y a les lignes du pinceau, ça et là, preuve inéluctable, présence indéniable, d’un créateur maladroit et inexpérimenté.

Il y a enfin l’impact de sa couleur, fraîche et odorante, comme chair crue, sanglante et saisissante. Elle miroite sa brillance à mes yeux, criarde de désespoir. Elle semble appeler au regard, à se faire dévisager de ses irrégularités. Fière et honteuse à la fois, il reste malgré tout quelque chose de vulgaire, de grossier, même, dans l’insolence de son intensité rouge sang.

Et le cadre où se tient cette porte – j’ai les pieds dedans, amour, j’y suis même dedans jusqu’au cou.

Au sol jonchent déjà les pots vides, fruits de notre moisson étonnante. Ils ont un air de cadavres abîmés ; ils ont roulé leur bosse pour se faire finalement rejeter par la tâche achevée. Ils n’auront pas fait long feu, c’est drôle, après des mois à hanter notre escalier. Les couvercles décharnés - ils vomissent des raies de peinture séchée.

Je contemple presque admirativement le désastre.

C’est un champ de bataille. C’est le chaos.

Amour, c’est un réel cimetière.

Les outils, lâches, épuisés, hantent la scène de tous coins. Une myriade de papiers buvards mutilés se pressent autour de la porte, achevés par leur travail de perfection. Fiers, après tout.

J’ai les pieds dans du journal déchiqueté, du papier collant au bord des manches, et des tâches plus ou moins affirmées tombent au fil des mes vêtements sombres.

J’ai avant tout cette marque rouge et chaude dans la paume, la sciure au creux des poches, et l’écarlate solide glissé sous les ongles.

On y laisse donc toujours des écailles, n’est-ce-pas?

Mais la voilà.

Rouge et unie -

Notre porte.

- F.B.

Jan 11

Lettre 8 - Ebauche des sentiments

Mes cafés jouent de nouveau aux chaises musicales tandis que mon encre se cherche. Porcelaine clinque sur le formica et en échappe des formes sombres bientôt séchées que je confonds immanquablement aux ratures sur mon papier.

Il fait beau dehors, je crois. Je n’ai toujours pas lâché mon écharpe, pourtant.

J’ai les doigts jaunes qui puent la caféine. La barbe qui gratte. L’oeil trépignant. J’ai même le pied qui tape.

Deux heures que sur la page volée, les boucles sans forme affirmée dessinent des mots creux, des concepts qui me paraissent vides, sans résonnance.

Je cherche le sentiment au détour de la lettre décisive. Je tremble face aux verbes. Mes adverbes me font peur. Ils te terrifieraient.

Mes ratures et tâches d’encre forment finalement le portrait de cette page : décevante, maladroite. Pardonnes-moi si elle est à mon image.

Jan 01

Lettre 7 - Sa valise à Sons.

Fatigue.

Je fatigue sous le brouhaha du bar.

Je pense encore à l’écaille.

Je ne comprends pas.

Je ne comprends rien.

Elle était là pourtant.

Bruyante. Tellement imposante.

Elle, qui transportait le monde autour d’elle comme un joyeux bourdonnement, elle, l’instigatrice des tambours et des larsens qui faisaient rage dans l’appartement.

Son rire, clair, sec, qui rebondissait, pourtant, telle une éclaboussure, sur les murs.

Ses talons qui claquaient le parquet flottant au rythme de ce qui ressemblait à la Marseillaise.

Les portes qu’elle ouvrait, puis refermait derriere elle avec fracas, et le tintamarre organisé que composait la frénésie de ses recherches urgentes.

La mélodie qui l’accompagnait dans ses mouvements, au rythme des bracelets scintillants qu’elle semblait multiplier comme des pains.

Ses mots déformés, d’une autre langue, qui s’élevaient au-dessus des robinets qui pleuraient.

Puis, elle n’était plus.

Je crois qu’elle a saisi sa valise a bruits, a renfermé tous ses sons à l’intérieur pour les mettre sous verrou à coup de cadenas isolant.

Puis elle s’était penchée pour en saisir l’anse, et me flatter du silence d’un regard et d’une fosette creusée.

Tout était sous clef, là, à mes pieds.

Autour, il n’y avait plus que calme et surprise. Absence de ses bruits. Sons inédits.

Elle ne portait plus de bracelets, et ses bras ne me gataient plus du bruit de grelot métallique.

Elle roulait en fait à présent, comme sa petite valise.

Et nous en étions à l’écaille.

Au claquement, au bois.

A l’os de sa hanche.

Martin crisse. Il cogne en laissant sur ma table un shot de vodka, me tape sur l’épaule.

Boum. Cling. Tap.

Il porte son habituelle chemise à carreaux et son après-rasage poivré vient violer mes narines. Il se rattrappe sur la chaise avec ses ongles noirs, et s’en va tituber, accompagné d’un rire soudain démentiel.

Woop. Crack. Hahaha.

Je fatigue tellement.

Devant moi, la bouche de Patronne s’ouvre sur sa denture écaillée, et elle aussi, s’esclaffe.

Son rire sonne comme du verre et fait troubler la vodka à sa surface.

F.B

Nov 19

“Est-ce l’égo qui se courbe -
Soudain,
le dos rond,
les grimaces
sous la bosse,
douloureuse,
éreintante -
Ou est-ce le coeur -
et sa chair balbutiante,
pesante,
décorée de son glaive luisant,
sa lame acérée, aigue,
Qui vient baiser la colonne?” — F.B, de son Moleskine.

Nov 12

Lettre 6 - Ecaillés

Je ne suis pas sûr de l’avoir entendu.

Le claquement.

Elle dévie le regard soudain – et le verni écaillé de la porte chute sur ses souliers.

Je te regarde – toi, tes pieds – et la petite écaille rouge qui dégringole, et vient se promener le long de ta jambe pour tomber finalement sur la laine de ta chaussette.

Prisonnière des mailles, la voilà qu’elle reste, et préside, soudain.

Ici – d’un coup.

Elle est tout. Elle étouffe.

La porte – sur toi.

Tu la portes, notre fermeture, sur tes pieds taille 38, calés dans tes mocassins marron.

Ils s’agitent un instant sous le cuir ramolli, ne troublent pas l’écaille. Pourtant, ils tapent, sur le parquet brut de l’entrée.

Au-dessus de ta taille, c’est un brouillard, soudain, que je ne cherche pas à percer. C’est un vain combat pour lequel je ne me sens pas la force d’être guerrier.

Ma nuque me tire parce qu’il n’y a que tes jambes, ici, pour moi.

Je remarque – tes hanches, échancrées, et l’os, pointu, proéminent, sur ta droite.

C’est drôle, à cet endroit précis, les mailles de ton jean sont étonnement claires. Elle s’organisent en fines lignes, et peignent en pointillisme le cadre de ton os jaillissant. Alors que tu te penches pour tirer sur l’anse de la valise et que tu reviens ensuite à ta grandeur, je constate comme tu tires sur le tissu.

Ta bosse semble presque rouler au-dessous et elle pousse sur le cadre, comme si elle voulait en sortir. C’est ta jointure grossière, l’os de tes actions qui s’enclenche.

Tu vis donc dans cette coque.

Tu en uses l’habit.

L’écaille témoigne, peinture s’en fout. Notre porte usée – nous passions devant tous les jours, les épaules hautes, avec l’arrogance de nos promesses envers elle. Tes plaintes au propriétaire nous ont fait gagné quelque pots de peinture à la couleur hémoglobine. Ils s’entassent, comme cette étrange récolte qui a pris naissance sous la cage d’escalier. Tu m’as fait promettre les travaux, promettre de faire de notre tâche la mienne, et mes dents blanches s’étaient dévoilées en un sourire acceptant.

Je devais nous la repeindre – je te l’avais promis.

Je te la devais – cette mise en couches.

Aujourd’hui, mon échec se contemple dans l’écaille.

Elle épuise ses ressources, à bout. La laine ne lui a rien promis après tout, et elle ne tiendra plus longtemps à présent que le brouillard de ta tête s’agite dans tous les sens. Ça secoue en haut du corps, ça gronde un peu. C’est comme un orage lointain auquel je ne prête plus attention.

Tes chaussures marquent une pause.

Il me semble discerner un silence.

J’ignore ce qui existe pour toi, en cet instant.

Il n’y a pour moi que mes chaussettes noires, là, que tu portes.

Mes yeux ronds, las, sur l’écaille, lâche, fatiguée.

F.B

Oct 13

Bois

A nouveau, le bois remue au sein des viscères

Et m’active, Pantin.

A pleines mandibules symétriques la trappe s’ouvre et dévoile: mon gouffre.

C’est un puits sans fond, sans source

Que tu voies là, au creux de ma gueule.

Incohérence, vide écho.

Sep 11

L’Equipe

Le temps pèse sur tes jambes,

comme lourde lassitude, impatience.

La pression sur ta main:

maladroite,

incohérente,

exigeante;

telle veine précipitation,

battements du coeur,

survie.

L’horizon trouble à soleil couché

Plonge l’équipe dans la pénombre

Il n’y a plus de lignes, plus de point;

Seuls demeurent sous nos souples semelles,

le gravier, brut et aiguisé,

la pente,

ses cassis, nids,

le sentier.

Le temps use;

Oedipe sur son trajet

trébuche et flanche.

Les pieds enflés, l’équipe

De membre à membre se relaie;

de ligne à ligne divague,

ivre du temps et d’effort.

De douleurs aux flancs en tiraillements du coeur,

l’équipe veille le chemin

et passe une lourde lanterne sur les kilomètres restants.

- FB

Mar 11

“Serait-ce moi, au même endroit?
Ici – la glace, le visage froid ;
L’élan, presque.
Serait-ce le cul-de-sac,
Elastique et effilé ;
Printanier, saisonnier.
Serait-ce –
Ma descente aux caramels ;
Jusqu’au mur – au reflet.” — F.B, de son Moleskine.