F.B Encre et Sèche - Blog auteur
Lettre 8 - Ebauche des sentiments

Mes cafés jouent de nouveau aux chaises musicales tandis que mon encre se cherche. Porcelaine clinque sur le formica et en échappe des formes sombres bientôt séchées que je confonds immanquablement aux ratures sur mon papier.

Il fait beau dehors, je crois. Je n’ai toujours pas lâché mon écharpe, pourtant.

J’ai les doigts jaunes qui puent la caféine. La barbe qui gratte. L’oeil trépignant. J’ai même le pied qui tape.

Deux heures que sur la page volée, les boucles sans forme affirmée dessinent des mots creux, des concepts qui me paraissent vides, sans résonnance.

Je cherche le sentiment au détour de la lettre décisive. Je tremble face aux verbes. Mes adverbes me font peur. Ils te terrifieraient.

Mes ratures et tâches d’encre forment finalement le portrait de cette page : décevante, maladroite. Pardonnes-moi si elle est à mon image.

Lettre 7 - Sa valise à Sons.

Fatigue.

Je fatigue sous le brouhaha du bar.

Je pense encore à l’écaille.

Je ne comprends pas.

Je ne comprends rien.

Elle était là pourtant.

Bruyante. Tellement imposante.

Elle, qui transportait le monde autour d’elle comme un joyeux bourdonnement, elle, l’instigatrice des tambours et des larsens qui faisaient rage dans l’appartement.

Son rire, clair, sec, qui rebondissait, pourtant, telle une éclaboussure, sur les murs.

Ses talons qui claquaient le parquet flottant au rythme de ce qui ressemblait à la Marseillaise.

Les portes qu’elle ouvrait, puis refermait derriere elle avec fracas, et le tintamarre organisé que composait la frénésie de ses recherches urgentes.

La mélodie qui l’accompagnait dans ses mouvements, au rythme des bracelets scintillants qu’elle semblait multiplier comme des pains.

Ses mots déformés, d’une autre langue, qui s’élevaient au-dessus des robinets qui pleuraient.

Puis, elle n’était plus.

Je crois qu’elle a saisi sa valise a bruits, a renfermé tous ses sons à l’intérieur pour les mettre sous verrou à coup de cadenas isolant.

Puis elle s’était penchée pour en saisir l’anse, et me flatter du silence d’un regard et d’une fosette creusée.

Tout était sous clef, là, à mes pieds.

Autour, il n’y avait plus que calme et surprise. Absence de ses bruits. Sons inédits.

Elle ne portait plus de bracelets, et ses bras ne me gataient plus du bruit de grelot métallique.

Elle roulait en fait à présent, comme sa petite valise.

Et nous en étions à l’écaille.

Au claquement, au bois.

A l’os de sa hanche.

Martin crisse. Il cogne en laissant sur ma table un shot de vodka, me tape sur l’épaule.

Boum. Cling. Tap.

Il porte son habituelle chemise à carreaux et son après-rasage poivré vient violer mes narines. Il se rattrappe sur la chaise avec ses ongles noirs, et s’en va tituber, accompagné d’un rire soudain démentiel.

Woop. Crack. Hahaha.

Je fatigue tellement.

Devant moi, la bouche de Patronne s’ouvre sur sa denture écaillée, et elle aussi, s’esclaffe.

Son rire sonne comme du verre et fait troubler la vodka à sa surface.

F.B

Est-ce l’égo qui se courbe -
Soudain,
le dos rond,
les grimaces
sous la bosse,
douloureuse,
éreintante -
Ou est-ce le coeur -
et sa chair balbutiante,
pesante,
décorée de son glaive luisant,
sa lame acérée, aigue,
Qui vient baiser la colonne?
F.B, de son Moleskine.
Lettre 6 - Ecaillés

Je ne suis pas sûr de l’avoir entendu.

Le claquement.

Elle dévie le regard soudain – et le verni écaillé de la porte chute sur ses souliers.

Je te regarde – toi, tes pieds – et la petite écaille rouge qui dégringole, et vient se promener le long de ta jambe pour tomber finalement sur la laine de ta chaussette.

Prisonnière des mailles, la voilà qu’elle reste, et préside, soudain.

Ici – d’un coup.

Elle est tout. Elle étouffe.

La porte – sur toi.

Tu la portes, notre fermeture, sur tes pieds taille 38, calés dans tes mocassins marron.

Ils s’agitent un instant sous le cuir ramolli, ne troublent pas l’écaille. Pourtant, ils tapent, sur le parquet brut de l’entrée.

Au-dessus de ta taille, c’est un brouillard, soudain, que je ne cherche pas à percer. C’est un vain combat pour lequel je ne me sens pas la force d’être guerrier.

Ma nuque me tire parce qu’il n’y a que tes jambes, ici, pour moi.

Je remarque – tes hanches, échancrées, et l’os, pointu, proéminent, sur ta droite.

C’est drôle, à cet endroit précis, les mailles de ton jean sont étonnement claires. Elle s’organisent en fines lignes, et peignent en pointillisme le cadre de ton os jaillissant. Alors que tu te penches pour tirer sur l’anse de la valise et que tu reviens ensuite à ta grandeur, je constate comme tu tires sur le tissu.

Ta bosse semble presque rouler au-dessous et elle pousse sur le cadre, comme si elle voulait en sortir. C’est ta jointure grossière, l’os de tes actions qui s’enclenche.

Tu vis donc dans cette coque.

Tu en uses l’habit.

L’écaille témoigne, peinture s’en fout. Notre porte usée – nous passions devant tous les jours, les épaules hautes, avec l’arrogance de nos promesses envers elle. Tes plaintes au propriétaire nous ont fait gagné quelque pots de peinture à la couleur hémoglobine. Ils s’entassent, comme cette étrange récolte qui a pris naissance sous la cage d’escalier. Tu m’as fait promettre les travaux, promettre de faire de notre tâche la mienne, et mes dents blanches s’étaient dévoilées en un sourire acceptant.

Je devais nous la repeindre – je te l’avais promis.

Je te la devais – cette mise en couches.

Aujourd’hui, mon échec se contemple dans l’écaille.

Elle épuise ses ressources, à bout. La laine ne lui a rien promis après tout, et elle ne tiendra plus longtemps à présent que le brouillard de ta tête s’agite dans tous les sens. Ça secoue en haut du corps, ça gronde un peu. C’est comme un orage lointain auquel je ne prête plus attention.

Tes chaussures marquent une pause.

Il me semble discerner un silence.

J’ignore ce qui existe pour toi, en cet instant.

Il n’y a pour moi que mes chaussettes noires, là, que tu portes.

Mes yeux ronds, las, sur l’écaille, lâche, fatiguée.

F.B

Bois

A nouveau, le bois remue au sein des viscères

Et m’active, Pantin.

A pleines mandibules symétriques la trappe s’ouvre et dévoile: mon gouffre.

C’est un puits sans fond, sans source

Que tu voies là, au creux de ma gueule.

Incohérence, vide écho.

L’Equipe

Le temps pèse sur tes jambes,

comme lourde lassitude, impatience.

La pression sur ta main:

maladroite,

incohérente,

exigeante;

telle veine précipitation,

battements du coeur,

survie.

L’horizon trouble à soleil couché

Plonge l’équipe dans la pénombre

Il n’y a plus de lignes, plus de point;

Seuls demeurent sous nos souples semelles,

le gravier, brut et aiguisé,

la pente,

ses cassis, nids,

le sentier.

Le temps use;

Oedipe sur son trajet

trébuche et flanche.

Les pieds enflés, l’équipe

De membre à membre se relaie;

de ligne à ligne divague,

ivre du temps et d’effort.

De douleurs aux flancs en tiraillements du coeur,

l’équipe veille le chemin

et passe une lourde lanterne sur les kilomètres restants.

- FB

Serait-ce moi, au même endroit?
Ici – la glace, le visage froid ;
L’élan, presque.
Serait-ce le cul-de-sac,
Elastique et effilé ;
Printanier, saisonnier.
Serait-ce –
Ma descente aux caramels ;
Jusqu’au mur – au reflet.
F.B, de son Moleskine.
Il y a bien longtemps que tu me lances cette balle aux angles noueux;
à la forme non définie, si peu évidente -
notre balle -
Je la saisis enfin et je souris – je nous capture un instant et patiente.
Il te faudra attendre un peu la relance
J’ai appris a aimer notre latence.
F.B, de son Moleskine.
[…] Yeux-marée-basse en face de moi voient mais ne regardent pas,
« voilà bien des heures que je ne sens plus les vis », je m’entends insister,
A voix haute je crois?
Les mots me parviennent à l’envers soudain, et sonnent comme un étrange latin;
Poutres me traversent une dernière fois, et s’en vont supporter
ailleurs:
autre part;
un autre chose;
un tout autre chemin.
F.B (de son Moleskine)
Lettre 5 - Peurs

La vie avance, et elle n’avance pas. Au fond du café que Patronne me sert je m’amuse à voir l’avenir. Un jour, un vieux monsieur grec m’a dit savoir lire l’avenir dans le marc de café turc. A son image, me voilà à inspecter la forme au fond de ma tasse, comme en séance avec le psychiatre.

J’essaie de nous y voir.

J’essaie de m’y voir.

Je ne vois qu’une tâche.

Papa ne m’a pas appris à nous gérer. Ai-je envie de m’avouer que j’ai trop appris de son côté sauvage, après avoir passé une vie à me convaincre que c’était là ce que je ne voulais pas apprendre de lui? Que j’étais différent? Tu m’as vu au quotidien, te repousser à mes manières, et tu m’as aimé. Je t’aime et ne te le montre pas, croiras-tu un jour que je ne t’aime pas assez? Le crois-tu et fais-tu avec déjà? Ai-je envie de te le montrer plus explicitement? De l’énoncer?

Parfois j’ai peur de t’aimer comme lui l’a aimé.

J’ai peur que tu m’aimes comme elle l’a fait.

Puis j’ai peur de :

  1. tes paranoïas

  2. ta faiblesse

  3. ta dépendance envers moi

  4. n’être jamais satisfait

  5. sauter d’un pont parce que je me demande comment ça fait

  6. montrer mes couilles à mon boss juste comme ça, pour le dérider.

Je me fais peur.

F.B